Guerre en Iran : quelles conséquences pour les populations civiles ?
Près de quatre mois après le début de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, la perspective d’un retour à la stabilité dans la région se dessine. Malgré les violations répétées du cessez-le-feu conclu le 8 avril et l’enlisement des discussions sur l’avenir du programme nucléaire iranien ainsi que sur le contrôle du détroit d’Ormuz, les États-Unis et l’Iran ont signé électroniquement un accord de paix le 15 juin. Celui-ci doit être officiellement ratifié à Genève dans les prochains jours. La population demeure toutefois la principale victime du conflit sur le sol iranien. Aux pertes humaines et aux destructions matérielles, s’ajoutent les conséquences psychologiques qui se font sentir dans l’ensemble du pays. Les bombardements ont laissé des milliers de civils confrontés au deuil et aux déplacements forcés. À ces tragédies s’ajoutent des dommages environnementaux susceptibles d’affecter durablement les conditions de vie des populations. Les stigmates de la guerre dessinent les contours d’une crise dont les effets pourraient se faire sentir pendant de nombreuses années.
L’accord de paix entre l’Iran et les États-Unis sera signé vendredi 19 juin à Genève. Après de longues et fastidieuses négociations, ce texte fixe les principes d’une cessation des hostilités et ouvre une période de soixante jours de discussions consacrées au programme nucléaire iranien, aux stocks d’uranium enrichi et à une éventuelle levée des sanctions américaines. Cet accord règle en réalité peu de choses, tant sur les questions de fond que sur les conséquences humaines et matérielles du conflit.
Bilan humain et matériel
Malgré l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu avec les États-Unis, la guerre et ses conséquences continuent de menacer directement la vie de millions de civils en Iran.
Selon les dernières données disponibles, le bilan humain s’élève à 3 468 morts et plus de 26 500 blessés sur le territoire iranien. À ces pertes s’ajoutent environ 3,2 millions de personnes déplacées à l’intérieur du pays, contraintes pour beaucoup de quitter leur domicile dans l’urgence. Ces personnes vivent désormais dans des conditions précaires, entre hébergements temporaires et perte de source de revenus stables, aggravant une insécurité économique déjà forte dans le pays.
Alors que l’inflation était galopante avant le conflit, la guerre a profondément aggravé la crise économique. L’inflation annuelle est désormais estimée à plus de 50 %, avec une flambée particulièrement marquée des produits alimentaires. Les prix de certains biens essentiels ont explosé : +130 % en moyenne pour l’alimentation, jusqu’à +430 % pour l’huile et +340 % pour les œufs. Cette hausse brutale alimente une crise du pouvoir d’achat et accélère la précarisation d’une partie importante de la population urbaine.
« Personne ne se soucie du peuple iranien »
Les conséquences psychologiques du conflit sont également considérables. Les Iraniens vivent dans un climat d’anxiété généralisée qui affecte la santé mentale collective. Si l’accalmie liée au cessez-le-feu a permis un retour partiel à une vie plus normale, les inquiétudes persistent, nourries par les tensions diplomatiques continues entre Téhéran et Washington.
La population suit avec angoisse les déclarations virulentes des dirigeants américains et israéliens. Quelques heures avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, le président américain Donald Trump avait déclaré vouloir « anéantir une civilisation toute entière ». Quelques semaines plus tard, le 23 avril 2026, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, menaçait de renvoyer l’Iran à « l’âge de pierre », malgré la trêve alors en vigueur. Des propos qui ont profondément choqué.
Dans ce contexte, une génération entière d’Iraniens se retrouve fragilisée, parfois désabusée, et une partie de la jeunesse envisage désormais l’exil comme seule perspective d’avenir, pour ceux qui en ont la possibilité.
Le conflit a également engendré d’importants dégâts matériels, qui font peser des risques sanitaires sur les populations. Plusieurs installations stratégiques, industrielles et militaires ont été endommagées ou détruites. Les frappes américano-israéliennes ont notamment touché les complexes de Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium du pays, ainsi que des installations situées à Ispahan et Fordo, qui ont subi d’importants dommages entre le 2 et le 21 mars 2026. Une partie des infrastructures liées à l’enrichissement d’uranium et à la production de centrifugeuses a été détruite ou rendue inutilisable. Les autorités iraniennes ont affirmé qu’aucune fuite radioactive majeure n’avait été détectée autour de Natanz, tandis que plusieurs experts alertent sur les risques environnementaux associés à des bombardements de sites nucléaires.
Des infrastructures civiles ont également été touchées. Dans plusieurs provinces, des établissements de santé, des écoles ainsi que des infrastructures hydrauliques ont subi des dégâts, compliquant l’accès aux soins et aux services essentiels. Des frappes ayant endommagé des réservoirs d’eau dans le sud du pays ont notamment privé des milliers d’habitants d’accès à l’eau potable.
Le patrimoine historique iranien a lui aussi payé un lourd tribut au conflit. Selon le ministère iranien du Patrimoine culturel, au moins 56 sites historiques, musées et monuments ont été endommagés durant la guerre. Le célèbre palais du Golestan, à Téhéran, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, figure parmi les sites les plus touchés. À Ispahan, le palais safavide de Chehel Sotoun a également été endommagé, tout comme plusieurs monuments du centre historique, notamment dans le périmètre de la place Naghsh-e Jahan. D’autres sites emblématiques, comme la citadelle de Falak-ol-Aflak, la mosquée du Shah et la mosquée Jameh d’Ispahan, ont subi des dommages.
Le massacre de Minab
La guerre inflige des blessures indélébiles. Le bombardement de l’école primaire Shajareh Tayyebeh, restera l’une des plus marquantes de ce conflit. Située à Minab, tout au sud du pays, à quelques kilomètres du détroit d’Ormuz, cette école a été la cible d’un bombardement de l’armée américaine dès le premier jour de la guerre, causant la mort d’au moins 168 personnes, dont 120 écoliers, 26 enseignants et 4 parents d’élèves.
Les preuves disponibles indiquent que l’école a été directement touchée lors d’une frappe américaine visant un complexe voisin des Gardiens de la révolution. L’école était située à proximité immédiate de ce site mais elle fonctionnait comme établissement scolaire civil depuis plusieurs années. Des images satellites montrent qu’en 2013, l’école et la base des Gardiens de la révolution formaient un seul et même complexe. Mais dès 2016, de nouvelles images montrent la construction d’une clôture séparant clairement l’école de la base, ainsi que l’aménagement d’une entrée propre à l’établissement. Les coordonnées de la cible utilisées par la Defense Intelligence Agency auraient donc été obsolètes, conduisant à cette tragédie.
C’est un missile de croisière américain de type Tomahawk qui aurait causé cette frappe meurtrière. Fabriqué exclusivement aux États-Unis, le missile a été identifié sur plusieurs vidéos géolocalisées. Des experts militaires ont conclu à l’utilisation d’un missile de type BGM ou UGM-109 Tomahawk (TLAM). Interrogé, le président américain a affirmé que l’Iran disposait également de missiles Tomahawk. Or ce type d’armement n’est fabriqué qu’aux États-Unis, qui contrôlent strictement sa vente et son exportation, et l’Iran, soumis à des sanctions, n’en possède pas.
À la suite de ce massacre, c’est un pays entier et des centaines de familles qui sont endeuillés. À ce jour, les États-Unis n’ont présenté aucune excuse officielle. L’Iran cherche à porter cette affaire devant la Cour internationale de Justice, estimant que l’attaque constitue un crime de guerre. Le ministère iranien de l’Éducation affirme par ailleurs que 66 écoles à travers le pays ont été détruites ou endommagées depuis le début du conflit.
Pluies de pétrole
Dix jours après le massacre de Minab, une pluie noire s’abat sur la capitale iranienne. La veille, quatre dépôts pétroliers situés en périphérie de Téhéran avaient été touchés par des frappes israéliennes, provoquant de violents incendies faisant jaillir des flammes de plusieurs mètres dont s’échappait un important panache de fumée toxique, donnant à la ville un aspect apocalyptique.
Le lendemain de ces frappes, les habitants de Téhéran se sont réveillés avec l’impression d’être encore en pleine nuit. Un épais nuage foncé de pollution stagnait au-dessus de la capitale, avant que des précipitations sombres ne commencent à en tomber : une pluie noire, visqueuse, qui laisse des dépôts huileux sur les voitures et les trottoirs.
Ces pluies acides et corrosives, parfois qualifiées de pluies industrielles, se forment lorsque les gouttes d’eau capturent la suie et les particules de combustion avant de retomber au sol. Ce type de pluie peut contenir un mélange de composés particulièrement nocifs : hydrocarbures, dioxyde de soufre, phénols ou oxydes d’azote. En captant ces polluants, les précipitations deviennent sombres et chargées de résidus toxiques. Elles peuvent provoquer des brûlures cutanées, des irritations respiratoires et contaminer durablement les sols et les eaux.
De manière inévitable, cette pollution s’infiltre partout. Ces substances peuvent contaminer durablement les sols, les eaux de surface et les nappes phréatiques, tout en se diffusant sous forme de poussières, au risque d’être inhalées par la population. L’exposition prolongée à ces particules augmente les risques de maladies respiratoires, notamment chez les enfants et les personnes âgées, ainsi que chez les personnes déjà atteintes de pathologies pulmonaires. À long terme, elle pourrait également accroître le risque de cancers.
Les zones touchées pourraient rester durablement contaminées, selon le niveau de concentration des dépôts toxiques. Seules des études environnementales locales permettraient d’en mesurer précisément l’ampleur, mais leur réalisation paraît incertaine.
Focus juridique : la légalité des frappes face à la protection des civils
Les attaques menées par les forces américaines et israéliennes sur le territoire iranien sont contestables au regard du droit international. En effet, le principe de souveraineté des États et d’interdiction du recours à la force impose que tout État s’abstienne de toute action militaire contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État1. À ce titre, les frappes menées contre l’Iran peuvent être analysées comme une atteinte à ce principe fondamental, sauf justification valable en droit international.
Les autorités israéliennes et américaines soutiennent que les frappes visaient à prévenir une menace majeure contre leur sécurité nationale et invoquent le droit de légitime défense. Cette argumentation demeure toutefois largement contestée. Le droit à la légitime défense ne peut être invoqué qu’en réaction à une agression armée caractérisée2. Son exercice est strictement subordonné au principe de nécessité, qui impose que le recours à la force soit l’ultime moyen pour l’État d’assurer sa sécurité après l’épuisement des voies pacifiques, et au principe de proportionnalité, qui exige que l’intensité de la riposte soit strictement mesurée et limitée à ce qui est suffisant pour repousser l’attaque. La légitime défense est généralement conçue comme une réponse à une agression armée déjà engagée ou imminente, les doctrines de légitime défense préventive demeurant fortement contestées. Dès lors, en l’absence d’une agression armée avérée ou d’une menace imminente caractérisée imputable à l’Iran, la justification de l’intervention militaire au titre de la légitime défense demeure juridiquement contestée.
Les populations civiles sont les premières victimes du conflit armé.
Cette situation s’inscrit dans un cadre juridique strictement encadré par le droit international humanitaire3, applicable en cas de conflit armé international. Ce droit vise précisément à limiter les effets des hostilités sur les personnes qui ne participent pas aux combats et comprend plusieurs principes fondamentaux.
Le principe de distinction impose de différencier en permanence les civils des combattants et les biens civils des objectifs militaires. Le principe de précaution oblige les parties au conflit à prendre toutes les mesures possibles pour éviter ou réduire les dommages causés aux civils4. Enfin, le principe de proportionnalité interdit toute attaque dont les effets sur les civils seraient excessifs par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu5.
Or, plusieurs attaques ayant touché des zones civiles, notamment des écoles et des infrastructures publiques, soulèvent de sérieuses interrogations quant au respect de ces principes. Le cas du bombardement de Minab illustre particulièrement cela. Même dans l’hypothèse d’un objectif militaire voisin, le droit international humanitaire exige que toutes les précautions nécessaires soient prises pour vérifier la nature des cibles et éviter tout dommage civil.
Dans le cadre d’un conflit armé international, les droits humains restent applicables mais doivent être interprétés en articulation avec le droit international humanitaire, qui constitue le cadre juridique principal pour l’évaluation de la conduite des hostilités. Les frappes menées contre le territoire iranien affectent en premier lieu l’exercice du droit à la vie6. Les milliers de décès et de blessés recensés témoignent de l’exposition directe des civils aux violences du conflit.
Les déplacements forcés de population, la perte de revenus et la précarisation des conditions d’existence compromettent l’exercice de plusieurs droits fondamentaux, notamment le droit à un logement adéquat7 et le droit à un niveau de vie suffisant8. À ces difficultés matérielles s’ajoute un climat de peur permanent, alimenté par les bombardements et l’incertitude liée au conflit, qui affecte le droit à la sécurité9 ainsi que le droit à la santé, notamment dans sa dimension psychologique10.
Les opérations militaires entraînent également des conséquences indirectes mais durables à travers la destruction d’infrastructures essentielles. Les dommages causés aux établissements de santé et aux infrastructures hydrauliques limitent l’accès aux soins et à l’eau potable, portant atteinte au droit à la santé11 ainsi qu’au droit à l’eau potable et à l’assainissement12. De même, les destructions touchant les établissements scolaires et certains sites historiques ou culturels affectent à la fois le droit à l’éducation13 et le droit de participer à la vie culturelle14.
À cela s’ajoutent les conséquences environnementales des frappes contre les installations pétrolières et industrielles. La pollution atmosphérique, les pluies chargées de substances toxiques et les risques de contamination des sols et des ressources en eau exposent les populations à des dangers sanitaires susceptibles de perdurer pendant de nombreuses années. Ces atteintes compromettent tant le droit à la santé15 que le droit à un environnement propre, sain et durable reconnu par les Nations unies16.
Charte des Nations unies, Article 2 §4.
Charte des Nations unies, Article 51.
Il repose sur plusieurs principes fondamentaux issus notamment des Conventions de Genève et de leur Protocole additionnel I.
Protocole additionnel I aux Conventions de Genève, article 57.
Protocole additionnel I, article 51 §5(b).
Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), article 3 ; Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), article 6.
DUDH, article 25 ; Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), article 11.
Ibid.
DUDH, article 3 ; PIDCP, article 9.
PIDESC, article 12.
DUDH, article 25 ; PIDESC, article 12.
Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies A/RES/64/292 (2010) ; PIDESC, article 11 (1) tel qu’interprété par l’Observation générale n°15 du Comité des droits économiques, sociaux et culturels.
DUDH, article 26 ; PIDESC, articles 13 et 14 ; article 28 de la Convention relative aux droits de l’enfant.
DUDH, article 27 ; PIDESC, article 15 §1.a.
Ibid 10.
Résolution de l’Assemblée générale des Nations unies A/RES/76/300 (2022).


