Les Koçers sont des pasteurs nomades kurdes qui pratiquent, depuis des siècles, la transhumance entre les plaines de Mésopotamie en hiver et les hauts pâturages de montagne en été. Organisé autour de structures tribales, ce mode de vie a longtemps favorisé la préservation de leur identité kurde, de leur langue, et de leurs traditions, davantage que parmi les populations sédentarisées, plus exposées aux politiques d’assimilation menées par l’État turc. Mais les Koçers ont aussi été confrontés à des politiques de sédentarisation. Depuis plusieurs décennies, les interventions de l’État, le conflit entre Ankara et le PKK, la militarisation des pâturages ainsi que les bouleversements climatiques et économiques ont progressivement réduit leurs espaces de vie et fragilisé le pastoralisme. Au sein de la tribu Didêrî, l’une des dernières à perpétuer cette pratique, le nomadisme disparaît peu à peu. L’identité koçer, elle, continue de se transmettre au-delà de la transhumance.
Au bord de la route reliant Batman à Hasankeyf, situé au nord du Kurdistan et au sud-est de la Turquie, quelques tentes blanches font face au lac artificiel du barrage d’Ilisu. À leurs pieds, une centaine de moutons vient d’être conduit vers les pâturages rocailleux de la vallée, baignés par les dernières lumières du soleil couchant qui teintent les pierres de rose. Sous l’une de ces tentes, qui lui sert de maison pendant l’hiver, Dildar nous accueille. Sa famille appartient à la tribu des Didêrî, l’une des dernières communautés de Koçers qui pratiquent encore le nomadisme dans la région.
Ces pasteurs semi-nomades kurdes vivent depuis des siècles au rythme de la transhumance, entre les plaines de Mésopotamie en hiver et les hauts pâturages des montagnes durant l’été. Durant plusieurs jours, nous avons partagé le quotidien des Didêrî, de leur campement hivernal près d’Hasankeyf au village de Yakıtlı, jusqu’à la ville de Batman, où une partie de la communauté s’est désormais installée. À travers leurs récits se dessine l’histoire d’un peuple pour qui la mobilité n’a jamais seulement été un mode de vie : elle a aussi été une manière de préserver son identité et de résister aux bouleversements qui ont traversé la région.
Un mode de vie ancestral qui défi l’idée d’état nation
Les Koçers, terme kurde signifiant « nomades », désignent des communautés pastorales kurdes dont le mode de vie repose depuis des siècles sur la transhumance. Cette mobilité saisonnière conduit les Koçers et leurs troupeaux entre les plaines mésopotamiennes, où les familles passent l’hiver, et les hauts pâturages de montagne du Taurus appelés yaylas. Durant plusieurs mois, elles vivent sous des tentes avant de redescendre progressivement vers les villages à l’approche de l’hiver.
Elles passent traditionnellement l’hiver dans les régions tempérées autour de Şanlıurfa, Gaziantep, Mardin ou Siirt. Chaque année, entre la fin du mois de mars et le début du mois d’avril, le même mouvement se répète : familles, troupeaux, tentes démontées et mules chargées quittent progressivement les plaines pour rejoindre les hauts plateaux. Cette migration saisonnière est l’expression d’un système économique, social et culturel entièrement organisé autour de la mobilité.
Ce mouvement cyclique a façonné, au fil des siècles, une géographie de la transhumance correspondant à des itinéraires transmis de génération en génération. Plusieurs tribus, parmi lesquelles les Beritan, Dudêran, Alikan ou Batovan, perpétuent encore aujourd’hui cette mémoire collective.
Leur existence repose principalement sur l’élevage des moutons et des chèvres, qui constitue leur principale source de revenus. Les Koçers vivent de la vente de leurs animaux, mais aussi des produits issus de leurs troupeaux : lait, beurre, fromage, viande ou laine récoltée lors de la tonte saisonnière.
Les Koçers sont structurés autour d’organisations tribales qui constituent le cœur de leur vie collective. Historiquement autonomes et sans pouvoir centralisé, l’appartenance tribale renforce la cohésion du groupe, facilite l’entraide et permet de répondre aux contraintes liées au nomadisme. Cette triple identité : kurde, tribale et nomade, a joué un rôle essentiel dans la préservation de la culture kurde par les Koçers. Parce qu’ils ont longtemps échappé à une sédentarisation et à l’intégration dans un état nation Turc, les Koçers ont davantage conservé certains traits linguistiques et culturels que des populations kurdes installées durablement dans les villes et villages, où les politiques d’assimilation de l’État turc ont contribué à transformer les pratiques culturelles et linguistiques.
Cette mobilité entre en contradiction avec les logiques modernes de territorialisation. Leur existence, fondée sur le mouvement, questionne les frontières établies par les États modernes et leur volonté d’organiser les populations autour d’un territoire permanent.
Une volonté ancienne de contrôler les populations nomades
La volonté de contrôler les populations nomades née avant la fondation de la République turque. Dès la fin de l’Empire ottoman, les autorités cherchent déjà à fixer les communautés konar-göçer, littéralement « celles qui s’installent et se déplacent » afin de mieux administrer les territoires, percevoir les impôts et renforcer leur contrôle sur ces régions. Les politiques de sédentarisation visent à transformer des populations mobiles, organisées autour de structures tribales, en communautés installées dans des villages permanents. Mais ces mesures rencontrent régulièrement des résistances : plusieurs groupes repartent vers leurs anciens territoires de migration.
Avec la création de la République turque en 1923, cette logique de contrôle territorial s’intensifie. Le nouvel État cherche à construire une administration centralisée et considère les structures tribales présentes dans les régions kurdes comme des formes d’autorité concurrentes. Dès les premières années de la République, l’État commence à réglementer les espaces pastoraux afin d’enregistrer les terres et de soumettre progressivement les usages traditionnels à des autorisations administratives. Plusieurs lois sont promulguées au fil des années dans une volonté de renforcer l’intégration au modèle de l’État-nation turc.
En 1924, le gouvernement crée les gardiens de village köy korucuları, des supplétifs armés chargés de soutenir l’État dans le contrôle des zones rurales.
En 1925, après la révolte de Sheikh Saïd contre la jeune République de Mustafa Kemal, cette politique prend une dimension sécuritaire. Le Plan de réforme de l’Est, Şark Islahat Planı, prévoit d’affaiblir le pouvoir des chefs tribaux kurdes et de déplacer des familles et figures considérées comme influentes vers l’ouest du pays afin de renforcer l’autorité de l’État dans les régions kurdes.
Plus tard, la loi d’établissement n°2510 adoptée en 1934 constitue l’un des principaux cadres juridiques des politiques de contrôle des populations nomades. Officiellement destinée à organiser la répartition de la population et l’aménagement du territoire, elle permet à l’État de déplacer des populations, de choisir leurs lieux d’installation et d’imposer la sédentarisation de groupes considérés comme difficiles à intégrer à l’ordre administratif républicain. Les tribus sont progressivement privées de leur autonomie : les chefs locaux perdent leur influence, les familles sont encouragées ou contraintes à s’installer dans des villages permanents, et l’administration étatique remplace progressivement les réseaux traditionnels de solidarité.
Dans les années 1960 et 1970, l’État poursuit cette transformation au nom de la modernisation rurale avec le développement de l’agriculture permanente. Le nomadisme est alors présenté dans les discours officiels comme un mode de vie archaïque amené à disparaître. Les Koçers sont encouragés à abandonner la transhumance pour devenir agriculteurs ou travailleurs salariés.
Un mode de vie affecté par des décennies de conflit dans la région
Ces politiques générales de sédentarisation vont se renforcer avec le conflit armé entre l’État turc et le PKK à partir des années 1980. Le début de l’insurrection armée du PKK en 1984 transforme les territoires de transhumance en espaces militarisés.
Les montagnes utilisées comme alpages d’été par les nomades, notamment les monts Cudi et Gabar, ainsi que les montagnes de Şırnak et de Hakkari, deviennent les principales zones de repli et de maquis de la guérilla du PKK. Ces zones se transforment en zones de combat entre l’armée turque et le groupe armé, les populations nomades sont prises en étau dans les affrontements et se font parfois bombarder par l’armée turque.
Dès le début de la lutte armée, l’armée turque considère ces territoires comme des zones stratégiques à contrôler, elle impose de strictes interdictions d’accès aux alpages pour couper les lignes de ravitaillement logistique potentielles des militants. Pris entre l’État et le PKK, les Koçers se retrouvent au cœur des tensions. Vivant dans les mêmes espaces montagneux que les combattants kurdes, ils sont régulièrement soupçonnés par l’armée turque de leur fournir un soutien logistique, notamment en leur donnant accès à des vivres ou à un abri. De fortes pressions de la part de l’État sont alors exercées sur les Koçers : interrogatoires arbitraires, saisie de matériel, et amendes.
À partir de 1987, l’instauration de l’état d’urgence dans les provinces kurdes renforce encore le contrôle militaire de ces territoires. Les autorités obtiennent des pouvoirs exceptionnels permettant les restrictions de circulation, les contrôles renforcés et les évacuations de villages considérés comme liés au PKK. Même les populations ne vivant pas dans des villages permanents, comme certains groupes koçers, sont touchées : leurs espaces de circulation deviennent des zones surveillées et leurs routes de migration sont interrompues.
Les yaylas sont progressivement soumis à des restrictions d’accès, certaines zones sont déclarées interdites, et les itinéraires traditionnels de transhumance sont parfois minées. Des régions entières deviennent impossibles à parcourir pour les éleveurs. La migration saisonnière, autrefois organisée selon les besoins des troupeaux et les rythmes naturels, devient un déplacement soumis à des contraintes sécuritaires.
Dans certaines régions, notamment autour de Hakkari, Van et Şırnak, les familles doivent abandonner certains pâturages utilisés depuis des générations. Les troupeaux diminuent, les parcours sont modifiés et certains éleveurs cessent progressivement leur activité. Le territoire des Koçers est réorganisé. Là où, avant la guerre, la nature était un terrain libre d’accès, elle devient peu à peu un espace militarisé, jalonné de checkpoints et d’interdictions. La guerre rend le nomadisme difficile et produit une sédentarisation forcée des Koçers. Aujourd’hui encore, la plupart des terrains de pâturage appartenant à des familles koçers sont encore interdits d’accès par l’État.
Ce n’est qu’avec les périodes d’accalmie et le processus de paix engagé entre Ankara et le PKK au début des années 2010, puis en 2025, que certaines familles ont commencé à reprendre progressivement ces routes ancestrales. Mais ce retour reste fragile. Malgré une diminution des combats, les checkpoints militaires demeurent présents sur certaines routes menant aux montagnes.
Le système des gardiens de village korucu, un outil de contrôle territorial
Créé dans le cadre de la loi sur les villages en 1924, le système des gardiens de village köy korucuları est réinstallé par l’État dans les années 1980 dans le cadre de la lutte contre le PKK et prend une nouvelle dimension. L’État s’appuie sur certaines tribus qui acceptent de collaborer avec lui, leur fournissant des armes, un salaire et un statut particulier. Présenté officiellement comme un dispositif de protection des villages, le système devient rapidement un instrument de contrôle des zones rurales du Kurdistan, pouvant s’apparenter à des milices pro-gouvernementales. À l’inverse, les groupes refusant de rejoindre le système peuvent être soumis à des pressions, voire à des représailles et à des évacuations forcées.
Cette militarisation transforme profondément les équilibres locaux. Certains groupes alliés à l’État acquièrent une nouvelle influence politique et économique : ils peuvent renforcer leur contrôle sur les terres, les pâturages ou les ressources naturelles, parfois au détriment de tribus rivales. Le conflit ne modifie donc pas seulement les conditions de sécurité, mais aussi les rapports de pouvoir au sein des communautés rurales. Le système des korucu ne peut donc pas être considéré uniquement comme un outil militaire de contre-insurrection. Les gardiens de village deviennent des acteurs locaux capables de transformer les hiérarchies sociales, l’accès à la terre et les modes de subsistance.
Dans plusieurs régions, l’adhésion ou le refus de collaborer avec l’État devient un facteur déterminant dans la redistribution des ressources : certains villages accusés de soutenir le PKK sont évacués, tandis que des groupes proches du pouvoir profitent de la situation pour renforcer leur contrôle foncier.
Entre sédentarisation et préservation d’une identité koçer
Nous retrouvons Jan à Batman. Ancien berger d’une trentaine d’années, membre de la tribu des Didêrî, il a abandonné la vie nomade il y a quatre ans pour devenir commerçant. Comme une grande partie de sa famille avant lui, il a choisi de se sédentariser. Jan nous emmène à la périphérie de la ville, là où les immeubles en béton s’arrêtent progressivement pour laisser place aux terrains en terre battue. Ici, les habitations modernes côtoient les abris en briques et les enclos où sont installés les moutons. Sa famille vit dans une maison à plusieurs étages, mais autour d’elle subsistent les traces du mode de vie koçer : des cabanes, des espaces de stockage et des abris pour les troupeaux. La famille de Jan est sédentarisée depuis plusieurs décennies. Les enfants n’ont jamais connu les longues migrations saisonnières entre les plaines et les montagnes. Pourtant, ils continuent de se définir comme Koçers. Pour eux, ce terme ne désigne pas seulement une activité économique ou une manière de vivre : il constitue une identité et un héritage culturel.
À Batman, cette situation est commune. Ville récente née de l’exploitation pétrolière dans les années 1950, elle accueille depuis plusieurs décennies des familles koçers ayant abandonné progressivement la transhumance. La sédentarisation a rapproché ces familles des institutions publiques. L’installation permanente leur a permis un accès plus régulier à l’éducation, aux services de santé et aux démarches administratives, autant de dispositifs dont elles restaient souvent éloignées lorsqu’elles vivaient en mouvement. Néanmoins, elle a aussi créé une nouvelle forme d’existence, entre adaptation au monde urbain et maintien des pratiques héritées du pastoralisme,car la sédentarisation ne signifie pas toujours une rupture totale avec la vie koçer. Certaines familles continuent à élever des animaux dans les périphéries urbaines ou pratiquent encore une forme de semi-transhumance. Leur mode de vie s’est hybridé : moins fondé sur une mobilité permanente, mais toujours lié à l’élevage.
Aujourd’hui, le mode de vie koçer n’existe plus à l’échelle d’autrefois. La pression de l’État et la réduction des espaces pastoraux, la militarisation des montagnes et la transformation des routes traditionnelles de migration ont progressivement réduit les territoires disponibles pour les Koçers. Le conflit armé a accéléré une sédentarisation déjà engagée depuis plusieurs décennies en rendant la poursuite du nomadisme trop risquée. À ces pressions politiques s’ajoutent des difficultés économiques de plus en plus importantes. Le coût de la nourriture destinée au bétail, du transport, et de la location des pâturages ont fortement augmenté. La production traditionnelle de lait, de fromage, de beurre, ou de laine diminue progressivement face à une économie qui s’industrialise.
Le changement climatique et l’épuisement des ressources sont aussi des facteurs qui rendent le nomadisme de plus en plus complexe. La sécheresse, la diminution des ressources en eau et l’appauvrissement des pâturages fragilisent directement l’élevage. Sans pâturages suffisamment riches et sans ressources hydriques accessibles, maintenir des troupeaux importants devient impossible. Dans certaines régions comme Karacadağ, près de Diyarbakır, la multiplication des forages et les activités minières réduisent aussi les espaces disponibles pour les troupeaux.
À ces transformations matérielles s’ajoute un changement profond des aspirations. Pour beaucoup de jeunes générations, la vie de berger paraît trop difficile face au confort qu’offre la sédentarisation et la vie moderne. Beaucoup de Koçers estiment que leur génération est la dernière à accepter les contraintes de l’estivage. Pour certains, quitter la montagne représente une amélioration des conditions de vie ; pour d’autres, cela signifie aussi la perte progressive d’un savoir-faire transmis de génération en génération.
Pourtant, abandonner la transhumance ne signifie pas abandonner l’identité koçer qui repose sur une mémoire collective, une langue, des liens tribaux et une histoire commune. Selon l’analyse du chercheur Michaël Thévenin, le pastoralisme kurde peut être compris comme une forme de construction identitaire, où la mobilité et le territoire participent à la définition d’une communauté.

Pour beaucoup de Koçers, leur identité dépasse donc la seule question du nomadisme. Elle raconte une relation particulière à la terre, à la montagne et au mouvement, mais aussi une longue histoire de rapports conflictuels avec l’État et de résistance culturelle. Les Didêrî illustrent cette transition. Autrefois entièrement composée de bergers, cette tribu compte aujourd’hui près de 90 % de membres installés durablement dans les provinces de Batman et de Siirt. Ceux qui continuent la transhumance appartiennent désormais aux dernières générations à perpétuer une pratique qui, pendant des siècles, a façonné les paysages et les sociétés du Kurdistan turc.
Focus juridique : quand l’État turc entrave un mode de vie
Pour les Koçers, se déplacer n’est pas seulement une liberté individuelle mais une condition essentielle de leur mode de vie. Les restrictions d’accès aux pâturages, les déplacements forcés et les politiques de sédentarisation peuvent ainsi constituer une atteinte à plusieurs droits protégés par le droit international.
La liberté de circulation protège le droit de se déplacer librement à l’intérieur d’un État et de choisir son lieu de résidence1. Les restrictions à cette liberté peuvent être justifiées par des impératifs de sécurité nationale ou d’ordre public, mais elles doivent être prévues par la loi et rester nécessaires et proportionnées. Pour les Koçers, les interdictions d’accès aux yaylas, les contrôles militaires ou la fermeture durable des routes de transhumance ont limité leurs déplacements saisonniers nécessaires à leur activité pastorale.
Bien qu’elle soit membre du Conseil de l’Europe depuis 1950, la Turquie n’a pas ratifié le Protocole n°4 de la Convention européenne des droits de l’homme. La liberté de circulation ne peut donc pas être invoquée directement devant la Cour européenne des droits de l’homme. Celle-ci protège néanmoins certaines conséquences de ces restrictions par le biais du droit au respect de la vie privée, familiale et du domicile, qui garantit les conditions essentielles dans lesquelles une personne organise sa vie personnelle et familiale2.
Pour les populations nomades, le domicile ne se limite pas nécessairement à une habitation fixe. Dans Chapman c. Royaume-Uni3, la Cour européenne des droits de l’homme a reconnu que le mode de vie traditionnel des populations itinérantes pouvait relever de la vie privée et familiale protégée par l’article 8. Elle a notamment reconnu l’importance de ce mode de vie dans l’identité des personnes concernées. Pour les Koçers, les tentes, les campements, les troupeaux et les itinéraires de transhumance constituent le cadre dans lequel s’organise la vie familiale. Lorsque les restrictions sécuritaires rendent durablement impossible l’accès à ces territoires, elles peuvent donc porter atteinte à ce droit.
Cette logique apparaît également dans l’arrêt Doğan et autres c. Turquie4, dans lequel la Cour européenne des droits de l’homme a examiné la situation de personnes contraintes de quitter leur village et empêchées pendant plusieurs années d’y retourner. Elle a conclu à une violation du droit au respect de la vie privée et familiale ainsi que du droit au respect des biens.
Le droit au respect des biens5 protège les personnes contre les mesures de l’État qui les privent de leurs biens ou les empêchent d’en jouir.
Dans le cas des Koçers, tous les pâturages utilisés pour la transhumance ne sont pas nécessairement des propriétés privées. En revanche, lorsque les familles sont propriétaires des terres concernées, une interdiction durable d’y accéder ou de les utiliser peut porter atteinte à leur droit au respect des biens.
Jan explique par exemple que les terres appartenant à sa famille, situées dans la région de Şırnak, sont devenues inaccessibles après avoir été classées en zone de guerre avec le début du conflit entre l’État turc et le PKK. Depuis plus de quarante ans, sa famille ne peut plus y conduire ses troupeaux et n’a reçu aucune indemnisation.
La perte d’accès à ces terres peut également avoir des conséquences économiques importantes lorsqu’elles sont indispensables à l’élevage des troupeaux. Le droit à un niveau de vie suffisant comprend notamment le droit à une alimentation suffisante6. Le Pacte reconnaît aussi le droit des peuples à ne pas être privés de leurs propres moyens de subsistance7.
Pour les Koçers, ces moyens de subsistance reposent principalement sur leurs troupeaux et sur l’accès aux pâturages nécessaires à leur élevage. Lorsque ces espaces deviennent inaccessibles, c’est l’ensemble de leur activité économique qui est fragilisé, conduisant de nombreuses familles à abandonner progressivement le pastoralisme. Cette dimension permet aussi de mieux comprendre la sédentarisation des Koçers. Lorsque les espaces nécessaires à l’élevage deviennent progressivement inaccessibles, l’abandon du nomadisme peut être moins un choix économique qu’une conséquence de l’impossibilité de poursuivre cette activité.

Le droit à la culture protège la possibilité, pour les membres d’une minorité, de préserver et de transmettre leurs traditions et leur mode de vie8.
L’article 27 du PIDCP reconnaît aux personnes appartenant à une minorité le droit de jouir, avec les autres membres de leur groupe, de leur propre culture. Dans son Observation générale n°239, le Comité des droits de l’homme précise que la culture peut notamment prendre la forme d’un mode de vie lié à l’utilisation des ressources naturelles et du territoire. Il cite notamment les activités traditionnelles liées à l’utilisation des terres et des ressources, dont la protection peut nécessiter des mesures particulières de la part de l’État.
Le pastoralisme koçer peut être compris dans cette perspective. La transhumance ne constitue pas seulement une activité professionnelle. Elle repose sur des savoir-faire transmis entre générations, des itinéraires saisonniers, une organisation familiale et tribale et une relation particulière aux montagnes et aux pâturages. L’accès aux yaylas et aux différents territoires nécessaires à l’élevage est donc une condition matérielle de la transmission de cette culture.
La Turquie a cependant formulé une réserve à l’article 27 du PIDCP. Elle se réserve le droit d’interpréter et d’appliquer cet article conformément aux dispositions de sa Constitution et au traité de Lausanne de 1923, qui ne reconnaît comme minorités que certaines communautés non musulmanes. Cette position constitue un obstacle à la reconnaissance des droits culturels des Kurdes au regard de l’article 27.
Au-delà de la reconnaissance de leur culture, se pose donc également la question de savoir si les Kurdes et, parmi eux, les Koçers, bénéficient d’une protection égale dans l’exercice de leurs droits. Le principe de non-discrimination interdit qu’une personne ou un groupe soit traité de manière défavorable en raison notamment de son origine, de sa langue ou de son appartenance à une communauté10.
Pour les Koçers, cette protection peut être pertinente lorsque des politiques d’apparence générales ont des conséquences disproportionnées sur leur communauté. Une restriction qui s’applique à toutes les personnes présentes dans une zone peut, par exemple, affecter plus fortement une population dont l’existence dépend de la mobilité.
Cette question prend une importance particulière dans le contexte de la question kurde en Turquie, où les restrictions territoriales et les politiques de sédentarisation se sont inscrites dans une histoire plus longue de contrôle des populations et des territoires.
La loi d’établissement n°2510 de 1934, les politiques de sédentarisation et, plus tard, les restrictions militaires imposées dans les zones de conflit sont donc autant de mesures qui ont pu contribuer à limiter concrètement les droits des Koçers.
Pris isolément, chacun de ces droits peut faire l’objet de restrictions. Mais leur accumulation au fil des politiques de sédentarisation, des déplacements forcés et de la militarisation des montagnes, a progressivement réduit les conditions permettant aux Koçers de poursuivre leur mode de vie traditionnel.
Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), article 12 ; Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), article 13.
PIDCP, article 17 ; DUDH, article 12 ; Convention européenne des droits de l'homme (CEDH), article 8.
CEDH, Chapman c. Royaume-Uni, arrêt du 18 janvier 2001.
CEDH, Doğan et autres c. Turquie, arrêt du 29 juin 2004.
CEDH, Protocole n°1, article 1 ; DUDH, article 17).
Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), article 11.
PIDESC, article 1(2).
PIDCP, article 27 ; PIDESC, article 15.
Comité des droits de l’homme des Nations Unies, Observation générale n° 23, article 27, 1994.
DUDH, articles 2 et 7 ; PIDCP, articles 2 et 26 ; PIDESC, article 2 ; CEDH, article 14.




