Van : une ville refuge pour les iraniens
Nichée sur les hauts plateaux arméniens, entourée de montagnes et bordée par le lac de Van, la ville éponyme de l’est de la Turquie s’est imposée comme un lieu de refuge pour les iraniens. Située à seulement une heure du poste-frontière de Kapıköy, principal point de passage entre l’Iran et la Turquie, cette ville à majorité kurde est à la fois un lieu d’accueil pour les demandeurs d’asile iraniens et une destination touristique prisée par ceux qui viennent chercher un espace de liberté face aux contraintes imposées par le régime. Mais les réfugiés se heurtent à des procédures administratives complexes et à des conditions de vie souvent précaires, tandis que le secteur touristique local subit les répercussions de la guerre déclenchée en Iran le 28 février 2026.
Après Istanbul, Van est l’une des villes qui accueille le plus grand nombre d’iraniens en Turquie. Une partie de ceux qui franchissent la frontière ont fui des situations de persécution directe du régime, leur vie ou celle de leurs proches ayant souvent été menacée.
Une ville en première ligne pour les demandeurs d’asile
Les raisons qui poussent de nombreux Iraniens à quitter leur pays sont multiples. Pour certains, l’exil ne relève pas d’un choix, mais d’une nécessité face aux pressions exercées par les autorités iraniennes. C’est le cas d’Azad et de Zepher.
Azad est un kurde d’Iran, une minorité ethnique répartie entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, et régulièrement confrontée à des discriminations systémiques. Enseignant à l’université, il souhaitait aborder dans ses cours des sujets liés aux droits humains et aux minorités en Iran, ce qui a conduit à son renvoi de l’établissement. Suite à cela, il dit avoir été menacé, et a choisi de quitter le pays avec sa famille, par crainte de représailles.

Zepher, lui, a quitté l’Iran en raison de persécutions liées à sa foi. Issu de la minorité religieuse baha’ie, il affirme avoir été renvoyé de son université en mars 2018 en raison de son appartenance religieuse. Après avoir témoigné de son cas auprès de médias internationaux, il aurait été menacé par les services de renseignement des Gardiens de la révolution. Il a ensuite vécu six mois caché en Iran avant d’être interpellé. Les autorités ont fait irruption à son domicile, lui confisquant son matériel électronique et ses effets personnels. Ces derniers lui ont laissé deux options : reconnaître que ses déclarations dans les médias étaient mensongères, présenter des excuses publiques, affirmer qu’il collaborait avec Israël et se convertir à l’islam, ou quitter le pays. Zepher a choisi l’exil.
Mais la répression du régime iranien n’est pas la seule raison qui pousse certains citoyens à quitter leur pays pour la Turquie voisine. D’autres cherchent avant tout de meilleures opportunités économiques. C’est le cas de Mohsen. À son arrivée en Turquie, il s’insère dans un réseau de trafic de migrants. Il organise le transit de personnes, principalement des ressortissants afghans et iraniens, qui cherchent à rejoindre d’autres villes du pays, voire, pour certains, l’Europe. Entrés clandestinement en Turquie, ils transitent par Van où Mohsen leur fournis un hébergement ainsi que certains équipements nécessaires à la poursuite de leur trajet. Après ce court séjour, les voyageurs reprennent la route vers leurs destinations finales. Mohsen a été emprisonné en Turquie pour avoir exercé cette activité. Après avoir purgé sa peine, il s’est reconverti dans le tourisme à Van. Il a l’interdiction de quitter le territoire turc.
Une vie suspendue aux procédures administratives
À Van, la situation des réfugiés est souvent confuse. Beaucoup disent ne pas savoir exactement où en est leur procédure de demande d’asile, ni quels droits leur sont reconnus à chaque étape.
Jusqu’en 2018, la ville disposait d’un bureau du UNHCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, où les demandeurs d’asile, majoritairement iraniens, pouvaient déposer leur dossier. Ce bureau a depuis fermé, et la gestion des procédures a été transférée aux autorités turques. Des centres locaux ont ensuite été mis en place. Communément appelés « Asan », ils servent d’intermédiaires administratifs pour les procédures de demande d’asile. Dans les faits, leur rôle est perçu comme limité, notamment en matière d’assistance concrète aux réfugiés. Azad témoigne de son rapport à ces structures :
« Je n’aime pas fréquenter les institutions et associations pour réfugiés, parce qu’ils se comportent mal. Leur regard et leur comportement me rappellent constamment que je suis réfugié. »
Les demandeurs d’asile installés à Van doivent par ailleurs se présenter chaque mois au commissariat afin d’y signaler leur présence. Tout déplacement hors de la province doit être justifié pour espérer obtenir une permission par les autorités. Ces obligations s’inscrivent dans le cadre de leur procédure de demande d’asile, qui suppose un contrôle régulier de leur présence sur le territoire.

L’accès au marché du travail est également restreint. En Turquie, l’accès à un emploi légal passe par l’obtention d’un permis de travail, généralement sollicité par l’employeur lui-même auprès des autorités. Sans employeur prêt à engager cette démarche, l’accès au travail formel reste très limité. Ainsi, de nombreux réfugiés se retrouvent contraints de travailler au noir, de manière informelle, une situation pourtant illégale et passible de sanctions.
Dans ce contexte, beaucoup vivent dans un état d’incertitude permanent, marqué par la peur d’un refus de statut ou d’une expulsion. Certains évoquent également une marginalisation et un sentiment d’isolement.
« Ce qui se passe ici, c’est que vous ressentez une impression d’être de trop (…) quand vous entrez dans un commissariat, ils n’ont pas souvent des comportements appropriés avec les réfugiés, et très souvent, il peut même y avoir des insultes (…) ils peuvent facilement vous expulser et vous coller une étiquette de “problème administratif” ».
« Je n’ai jamais eu ce sentiment d’être un citoyen, et d’avoir les mêmes droits que les autres. Ce n’est le cas ni dans mon pays ni ici. »
Van, capitale nocturne du tourisme iranien
À proximité immédiate de la frontière, Van est une destination touristique accessible pour de nombreux iraniens. Ces derniers peuvent entrer sur le territoire turc sans visa pour de courts séjours, ce qui facilite les déplacements transfrontaliers. La Turquie, bien que conservatrice par endroits, offre beaucoup plus de libertés sociales que l’Iran, surtout en matière de vie nocturne. Van s’est donc imposé comme une sorte de « sas de liberté » pour une jeunesse iranienne en quête d’un environnement plus permissif que celui de leur pays d’origine.
C’est dans ce contexte qu’un phénomène singulier a émergé dans la ville, les « discos iraniennes ». Il s’agit de soirées organisées dans des clubs fréquentés majoritairement par une clientèle iranienne. On y écoute de la musique pop iranienne, et on y trouve des espaces de danse et de l’alcool, interdits en Iran.
Dans les rues de la ville, cette économie touristique est visible. Pour promouvoir ces soirées, des démarcheurs installés sur des stands dans les principales artères de la ville interpellent les passants en persan, ciblant explicitement une clientèle iranienne. Les supports de communication comme les annonces et les billets sont également rédigés en persan. Si ces événements s’adressent avant tout aux visiteurs iraniens, ils attirent aussi une partie de la population locale.
Au-delà de leur dimension festive, ces soirées revêtent un aspect politique. Pour certains participants, elles représentent un espace d’expression et de liberté sociale, en contraste avec les restrictions en vigueur en Iran. Dans certains cas, des slogans hostiles au régime iranien peuvent être entendus, comme « Mort à Khamenei », bien que ces expressions restent ponctuelles.
Ce flux touristique a progressivement façonné une économie locale. Les hôtels, restaurants et chauffeurs de taxi de Van ciblent explicitement cette clientèle dont la présence constitue un enjeu économique important pour la ville. L’activité touristique connaît des pics lors des week-ends et des périodes de vacances iraniennes, notamment pendant Nowruz, le nouvel an persan.
Les effets de la guerre
Le déclenchement de la guerre en Iran a eu des effets contrastés sur la ville de Van. Loin de connaître une arrivée de réfugiés massifs telle qu’Ankara le craignait, l’impact pour la ville située à une centaine de kilomètres du géant chiite a surtout été économique.
Dans les premiers jours suivant les bombardements en Iran, les flux à la frontière de Kapıköy ont été étroitement contrôlés. Les autorités turques avaient partiellement renforcé et temporairement restreint le passage au moment du début du conflit. De leur côté, les autorités iraniennes avaient limité les sorties du territoire aux seuls détenteurs de passeports étrangers et de visas.
Les jours suivants ont été marqués par des mouvements contradictoires : une légère hausse des départs a été observée, rapidement suivie de retours vers l’Iran. En effet l’une des spécificités de cette guerre est que les citoyens, plutôt que de quitter leur pays, y retournent pour être auprès de leurs proches.
Sur le plan local, Van a surtout subi un fort ralentissement de son activité touristique. La baisse de la fréquentation iranienne, habituellement essentielle à l’économie de la ville, a directement affecté le secteur des services et du commerce. Mohsen, qui travaille dans ce secteur, explique que son activité aurait chuté d’environ 90%.
Dans ce reportage, NESALI donne la parole à des demandeurs d’asile, des réfugiés et acteurs locaux à Van, une ville située aux portes de l’Iran où se croisent parcours d’exil, espoirs d’asile et quête de liberté. La vidéo complète est disponible sur notre chaîne YouTube.
Focus juridique : de la répression politique en Iran à la violence administrative en Turquie
En République islamique d’Iran, l’application des libertés fondamentales demeure profondément sélective, frappant plus durement les minorités religieuses, les opposants politiques et toute personne qui ose remettre en question l’ordre établi.
L’Iran est pourtant tenu de garantir la liberté de pensée, de conscience et de religion1. Mais pour les baha’is, cette promesse juridique reste largement théorique. Naître dans une famille baha’ie suffit bien souvent à faire d’un individu une cible désignée de discrimination systémique2.
L’enseignement supérieur devient lui aussi un terrain de répression. Des étudiants, comme Zepher, voient leur droit à l’éducation3 bafoué lorsqu’ils sont exclus d’universités publiques sans justification transparente, non pour leurs résultats académiques, mais en raison de leur identité religieuse. L’université, censée être un lieu de savoir, de débat et d’émancipation, se transforme alors en outil de contrôle idéologique.
La liberté d’expression4 est sévèrement restreinte. Les témoignages convergent : exprimer des opinions critiques, documenter les discriminations ou défendre les minorités peut exposer à des représailles immédiates. Cela peut se traduire par une exclusion professionnelle, comme dans le cas d’Azad. La répression peut être encore plus sévère : intimidations, surveillance, pressions exercées sur les proches, menaces directes, voire nécessité de vivre dans la clandestinité deviennent le prix de toute dissidence.
À cette mécanique répressive s’ajoutent les arrestations arbitraires5 et les traitements coercitifs6. Le recours permanent à la peur, à la surveillance et à la violence institutionnelle révèle l’existence d’un appareil structuré dont l’objectif est clair : neutraliser toute dissidence, qu’elle soit politique, religieuse ou sociale.
Dans ces conditions, quitter l’Iran ne relève pas d’un simple choix personnel mais d’une stratégie de survie.
Si la Turquie offre une relative protection contre les persécutions immédiates, elle ne garantit pas pour autant la pleine restauration des droits fondamentaux.
Les récits recueillis dressent le portrait d’un système d’asile ralenti par une bureaucratie lourde, opaque et profondément déstabilisante. Les procédures s’étendent parfois sur plusieurs années, laissant les demandeurs dans une attente interminable, sans réelle visibilité sur leur avenir. Cette situation peut constituer une mise en cause du respect effectif par la Turquie de ses obligations internationales liées au droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile7.
Au-delà de l’insécurité juridique, les restrictions de déplacement imposées aux demandeurs d’asile peuvent être analysées comme une limitation de la liberté de circulation8, dont la compatibilité avec les exigences de nécessité et de proportionnalité peut être discutée au regard des effets concrets sur la dignité, l’autonomie et la sécurité des personnes concernées.
L’obligation de pointage régulier, la peur constante d’une expulsion et l’impossibilité de construire un projet de vie stable produisent également une angoisse permanente. Le droit international ne protège pas uniquement contre les violences physiques, mais prohibe également les souffrances mentales résultant de traitements institutionnels dégradants9. Dans ce contexte, la précarité administrative chronique et l’incertitude prolongée peuvent être perçues comme des atteintes à la dignité humaine10, à la sécurité individuelle11 et au droit à la santé physique et mentale12.
À cela s’ajoute la discrimination sociale. De nombreux témoignages font état de comportements humiliants dans certaines institutions, d’attitudes méprisantes et d’un sentiment constant d’infériorisation. Le statut de demandeur d’asile ou de réfugié expose alors à de nouvelles formes de marginalisation, susceptibles de porter atteinte au principe de non-discrimination13, au principe d’égalité et de protection égale devant la loi14, ainsi qu’au respect de la dignité inhérente à toute personne15.
Sur le plan économique, l’accès légal au travail demeure fortement limité, les démarches administratives étant souvent disproportionnées au regard de l’urgence de subvenir à ses besoins. Nombreux sont ceux qui se tournent vers l’économie informelle, contraints de travailler sans protection pour survivre. Cette précarité compromet non seulement le droit au travail16, mais également le droit à la sécurité sociale17, ainsi que le droit à des conditions de travail justes et favorables, incluant la protection contre l’exploitation économique et les conditions de travail indignes18.
Protéger les réfugiés ne consiste pas seulement à leur permettre de franchir une frontière. Une véritable protection suppose la garantie effective de leurs droits, de leur dignité et de leur sécurité. Sans cela, l’exil ne représente qu’une autre forme de survie.
Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH), article 18 ; Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), article 18.
DUDH, article 2 ; PIDCP, article 2 (1) ; PIDESC, article 2 (2).
DUDH, article 26 ; Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), article 13.
DUDH, article 19 ; PIDCP, article 19.
DUDH, article 9 ; PIDCP, article 9.
DUDH articles 1 et 5 ; PIDCP, articles 7 et 10.
DUDH, article 14(1) ; Convention de 1951 relative au statut des réfugiés.
DUDH, article 13 ; PIDCP, article 12.
DUDH, article 5 ; PIDCP, article 7 ; Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, article 1 ; Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), article 3.
DUDH, article 1.
DUDH, article 3 ; PIDCP, article 9 ; CEDH, article 5.
DUDH, article 25 ; PIDESC, article 12.
DUDH, article 2 ; PIDCP, article 2(1) ; PIDESC, Art. 2(2) ; CEDH, article 14.
DUDH, article 7 ; PIDCP, article 26.
Ibid 10.
DUDH, article 23 ; PIDESC, article 6 ; Charte sociale européenne (CSE), article 1.
DUDH, articles 22 et 25 ; PIDESC, article 9 ; CSE, article 12.
DUDH, article 23 ; PIDESC, article 7 ; CEDH, article 4.



